Peindre à travers champs
2024
ULa peinture de Mahaut Rey nous offre de poignantes métaphores sur les rapports que nous entretenons les un·e·s aux autres. Ses premières toiles nous plongent dans des soirées en intérieur aux couleurs acides où les personnages muets – dont les traits rappellent ceux de l’artiste et de ses proches – apparaissent figés dans des postures mécaniques, tentant d’établir tant bien que mal le contact entre eux. L’artiste avait réussi à exprimer la puissante mélancolie qui peut nous habiter dans ces moments pourtant dédiés à la fête et la difficulté à nouer des liens. Sa série d’œuvres suivante, présentée pour la première fois à « La Corvée » sous le commissariat de Pauline Deschamps à l’automne 2023, dévoile de nouvelles figures débarrassées de leurs précédentes identités pour devenir anonymes. Les noctambules ont quitté leurs huis clos pour tenter de s’épanouir à l’air libre, désencombrés de leurs mégots, bouteilles et de leurs vêtements. Dans l’une de ces œuvres, un personnage entièrement nu – mais sans sexe – s’agenouille au bord d’une rivière qu’iel contemple et caresse de sa main. Mahaut Rey écrit dans un poème : « Je sais qu’il y a des trucs qui brillent au fond de l’eau / sous le courant / ça brille fort et c’est trop beau ». La rivière devient symbole d’une limite, qu’elle soit interne et externe, posant aux personnages à ses abords la question de son franchissement. L’artiste elle-même sait déjà que le refuge trouvé le long des rives n’est que provisoire et qu’il faudra le quitter car, au fond de l’eau, une tentation brille fort : celle du mouvement.
Mahaut Rey s’active, sa pensée se met en marche et ses figures font à présent la course. Se confrontant à la question du mouvement et de sa représentation, la peintresse est allée chercher des éléments de réponses à la source, faisant un clin d’œil aux décompositions photographiques d’Eadweard Muybridge (1830-1904). Là où celui-ci rassemblait les états successifs d’un même corps à différents instants, les récentes peintures de Mahaut Rey présentent ces corps en binômes. La dualité qu’ils incarnent est au cœur de la démarche de l’artiste et des doubles lectures que l’on peut faire des œuvres : s’agit-il de deux corps distincts ou du dédoublement d’un seul ? Se sentent-ils complices ou en rivalité ? Sont-ils en harmonie ou tentent-ils d’échapper à une situation périlleuse ? Loin d’être le fruit du hasard, cette recherche d’ambiguïté anime l’artiste et produit des situations ou le basculement n’est jamais loin. Aussi, il est difficile de discerner si les scènes se déroulent à l’aube ou à l’orée de la nuit. L’obscurité règne et la lumière émane directement des peaux fluorescentes et des murs des habitations. « Mes maisons intérieures / Brûlent et éclairent le ciel » écrit l’artiste. Au cœur de la nuit opaque, cet éclat intérieur électrise les corps. Dans l’une des peintures, deux corps enfantins représentés de face courent au beau milieu de ce qui s’apparente à un champ de flammes. La course devient une fuite en avant obligée, une question de survie. Les maisons agissent comme des symboles de refuges et, bien que les coureurs aient osés s’aventurer au dehors, la présence de ces abris potentiels rassure. Devant l’une d’elles, un couple de boxeurs s’échange des coups, tandis qu’un troisième personnage en buste se tient près de nous. Sa présence perturbe notre perception de la scène et de la réalité : ces lutteurs et cette maison sont-ils une évocation onirique d’un tiraillement interne ? Chaque être semble mener une lutte, qu’elle soit commune, intime ou envers les autres. Les pistes de lectures sont infinies, l’artiste a composé sa série d’œuvres comme une trame cinématographique où chaque peinture serait le photogramme d’une pellicule, racontant une histoire différente selon les enchaînements et les combinaisons.
Surpris par les phares de notre vision, un troupeau de biches a fait son apparition. Leur aura lumineuse les sublime autant qu’elle les met en danger en les désignant, dans les entrailles de la nuit, comme de potentielles proies. Elles sont semblables aux athlètes dont la nudité révèle aussi bien la force musculaire qu’elle dévoile leur vulnérabilité. Aussi puissantes que fragiles, elles galopent dans la même direction. Où vont-elles ? L’artiste instaure le doute et nous laisse en tension avec cette question. Peut-être n’aurons-nous jamais la réponse et qu’il faudra s’y faire. Peut-être aussi que des œuvres à venir nous le révèleront, qu’elles se soient déplacées vers des horizons lointains, ou qu’elles soient toujours en train de filer dans la nuit noire à travers les champs.
ULa peinture de Mahaut Rey nous offre de poignantes métaphores sur les rapports que nous entretenons les un·e·s aux autres. Ses premières toiles nous plongent dans des soirées en intérieur aux couleurs acides où les personnages muets – dont les traits rappellent ceux de l’artiste et de ses proches – apparaissent figés dans des postures mécaniques, tentant d’établir tant bien que mal le contact entre eux. L’artiste avait réussi à exprimer la puissante mélancolie qui peut nous habiter dans ces moments pourtant dédiés à la fête et la difficulté à nouer des liens. Sa série d’œuvres suivante, présentée pour la première fois à « La Corvée » sous le commissariat de Pauline Deschamps à l’automne 2023, dévoile de nouvelles figures débarrassées de leurs précédentes identités pour devenir anonymes. Les noctambules ont quitté leurs huis clos pour tenter de s’épanouir à l’air libre, désencombrés de leurs mégots, bouteilles et de leurs vêtements. Dans l’une de ces œuvres, un personnage entièrement nu – mais sans sexe – s’agenouille au bord d’une rivière qu’iel contemple et caresse de sa main. Mahaut Rey écrit dans un poème : « Je sais qu’il y a des trucs qui brillent au fond de l’eau / sous le courant / ça brille fort et c’est trop beau ». La rivière devient symbole d’une limite, qu’elle soit interne et externe, posant aux personnages à ses abords la question de son franchissement. L’artiste elle-même sait déjà que le refuge trouvé le long des rives n’est que provisoire et qu’il faudra le quitter car, au fond de l’eau, une tentation brille fort : celle du mouvement.
Mahaut Rey s’active, sa pensée se met en marche et ses figures font à présent la course. Se confrontant à la question du mouvement et de sa représentation, la peintresse est allée chercher des éléments de réponses à la source, faisant un clin d’œil aux décompositions photographiques d’Eadweard Muybridge (1830-1904). Là où celui-ci rassemblait les états successifs d’un même corps à différents instants, les récentes peintures de Mahaut Rey présentent ces corps en binômes. La dualité qu’ils incarnent est au cœur de la démarche de l’artiste et des doubles lectures que l’on peut faire des œuvres : s’agit-il de deux corps distincts ou du dédoublement d’un seul ? Se sentent-ils complices ou en rivalité ? Sont-ils en harmonie ou tentent-ils d’échapper à une situation périlleuse ? Loin d’être le fruit du hasard, cette recherche d’ambiguïté anime l’artiste et produit des situations ou le basculement n’est jamais loin. Aussi, il est difficile de discerner si les scènes se déroulent à l’aube ou à l’orée de la nuit. L’obscurité règne et la lumière émane directement des peaux fluorescentes et des murs des habitations. « Mes maisons intérieures / Brûlent et éclairent le ciel » écrit l’artiste. Au cœur de la nuit opaque, cet éclat intérieur électrise les corps. Dans l’une des peintures, deux corps enfantins représentés de face courent au beau milieu de ce qui s’apparente à un champ de flammes. La course devient une fuite en avant obligée, une question de survie. Les maisons agissent comme des symboles de refuges et, bien que les coureurs aient osés s’aventurer au dehors, la présence de ces abris potentiels rassure. Devant l’une d’elles, un couple de boxeurs s’échange des coups, tandis qu’un troisième personnage en buste se tient près de nous. Sa présence perturbe notre perception de la scène et de la réalité : ces lutteurs et cette maison sont-ils une évocation onirique d’un tiraillement interne ? Chaque être semble mener une lutte, qu’elle soit commune, intime ou envers les autres. Les pistes de lectures sont infinies, l’artiste a composé sa série d’œuvres comme une trame cinématographique où chaque peinture serait le photogramme d’une pellicule, racontant une histoire différente selon les enchaînements et les combinaisons.
Surpris par les phares de notre vision, un troupeau de biches a fait son apparition. Leur aura lumineuse les sublime autant qu’elle les met en danger en les désignant, dans les entrailles de la nuit, comme de potentielles proies. Elles sont semblables aux athlètes dont la nudité révèle aussi bien la force musculaire qu’elle dévoile leur vulnérabilité. Aussi puissantes que fragiles, elles galopent dans la même direction. Où vont-elles ? L’artiste instaure le doute et nous laisse en tension avec cette question. Peut-être n’aurons-nous jamais la réponse et qu’il faudra s’y faire. Peut-être aussi que des œuvres à venir nous le révèleront, qu’elles se soient déplacées vers des horizons lointains, ou qu’elles soient toujours en train de filer dans la nuit noire à travers les champs.