La course
Mahaut Rey
2026
Le monde comme un tonnerre,
Le monde comme un torrent,
Dévalant les pentes, percutant avec fracas les rochers et se faisant avec un bruit assourdissant une place à lui.
Le monde qui nous arrive devant à toute allure, d’une force héroïque, bousculant, fracassant.
Le monde qui nous oblige à nous incliner, à nous dire ah oui c’est bien lui, à le regarder les yeux grands ouverts.
Le monde comme une tornade, parcourant toutes les distances à toute vitesse, nous laissant bouche bée devant sa puissance et sa force.
Le monde devant lequel je m’incline, reconnaissante et confiante.
La vie comme un torrent, une rivière vive, qui cette fois ne me coule plus dessus mais dévale la même pente que moi.
La vie qui chahute et qui roule,
La force du courant, trace son sillon, renforce sa direction.
Dans le ciel à toute allure, les oiseaux filent le soir
Courants du monde, je vous suivrai !
Comme l’eau glacée, vive et claire, comme les oiseaux avant la tombée de la nuit, je suivrai les routes qui existent, courants invisibles qui parcourent la terre, qui ne peuvent qu’être sentis du bout des doigts, comme le fin champ magnétique entre deux aimants.
Groupes d’étourneaux changeants, formes magiques et grisantes, je serai abasourdie et muette devant le monde, et la multiplicité infinie, qui se recompose à nouveau, encore et encore, ce monde qui se divise plus et toujours plus.
Je courrai le long de ces pentes, le souffle court, les poumons brûlants, les pieds touchant à peine le sol, le frôlant tout juste, pour le frapper des coups répétés de mes jambes, les bras comme des ailes, je dévalerai ces champs clairs et immenses, oubliant peut-être, et le temps et les ordres, tout disparaissant dans cette course, ça y est je décolle, je vais m’envoler c’est sûr, ce coup-là c’est le dernier, après ça je touche plus le sol, et alors, j’oublierai tout.
S’évanouissant dans ma course, toutes les formes s’effondrent, perdent leurs angles, mes poumons brûlent, j’ai si chaud et le monde fond tout autour de moi !
Dans ma tête il n’y a plus que la rivière glacée et ce qui brille au fond, qui continue de briller, doré, renvoyant des éclats encore et encore, sous le courant, elle me guide et je n’ai plus qu’elle en moi qui me parle et me murmure où aller.
Frôlant les herbes sèches, presque cassantes, brûlées par le soleil, jaunes ou presque blanches, parfois marron clair, piquantes, elles se plantent sous mes pieds pour s’y briser.
L’odeur de cette herbe devenue paille, comme celle d’une poudre, se dispersant en tout petits morceaux.
Éviter les chardons verts qui piquent eux aussi mes pieds avec leurs contours dentelés et les bouses séchées qui s’effritent elles aussi, presque débarrassées de leur odeur, séchées, déshydratées, par des heures sous le soleil brûlant d’août.
Des nuées de sauterelles sous mes pieds s’échappant de tous les côtés, en bonds autour des miens, sautant parfois sur mes orteils ou mes mollets et formant de petits nuages près de mes chevilles.
Il n'y a plus que les grenouilles, les fourmis, les grillons le soir, les coléoptères trouvés comme des trésors, rares et miraculeux, brillants de toute leur carapace noire comme de l’encre, l'odeur des chênes, poussiéreuse, poudreuse, âcre et attirante, et leurs feuilles découpant le ciel comme des ciseaux crantés.
L’herbe grasse et juteuse poussant sur les murs granuleux et l’odeur du lierre et de ses petites racines orangées et sinueuses.
La pierre chaude, accueillante.
Le monde qui cette fois attend là, chauffe et me regarde.